A partir des peintures de Sheraf : Donner vie aux personnages


Songe
  
Depuis qu’il avait fait sa connaissance, Paul la voulait tout à lui, à lui seul.
Mais la nuit, Laura lui échappait. Il la regardait dormir, la tête reposée sur l’oreiller, la bouche légèrement ouverte, une esquisse de sourire, le visage détendu, dans une posture de total abandon.
C’est cet abandon corporel, et la solitude dans laquelle elle vivait ses rêves qui le minait. La nuit, Laura ne lui appartenait plus.
Où la conduisaient ses rêves ? Il ne parvenait jamais à le savoir car au réveil, elle lui disait qu’elle ne se souvenait pas des images qui défilaient, des personnages qui traversaient ses nuits.
Pendant des heures, il regardait les yeux fermés de Laura. Où s’ouvraient-ils ? Sur quel imaginaire son inconscient
la transportait-elle ? Dans quel voyage onirique ?
A quoi songeait-elle ? Quel inconnu partageait ses nuits ?
Jour après jour, les nuits de Paul devenaient des cauchemars et plus il était épuisé par ses nuits d’insomnie, plus
le regard de Laura lui semblait au matin refléter un bonheur serein.
Ne pouvant se saisir des songes de Laura, Paul, un nuit, mit fin à son supplice.
  
Christine F

Pierrot
 
Sur mon costume de saltimbanque, des carrés, des triangles, on m’a habillé à la spatule, au pinceau, au hasard peut-être. Des tâches de soleil sur ma collerette, du rouge sang sur mes lèvres avantageuses, on m’a tout de même gâté. Ça coule, ça pointille, ça se dégrade sur la tignasse dans laquelle je cache ce qui ne me va pas.
Je suis Pierrot. Pierrot-la-lune. Vous savez ?
Un pas de danse, un poème, je vais, je passe, je questionne. Je m’endors parfois. Quand le sommeil m’ouvre son lit. Quand la lune a pitié de moi. Mais parfois ça ne vient pas.
Ma tête est lourde et j’ai besoin de toute la puissance de mon bras, soutenu par mon épaule, j’ai besoin de toute la surface de ma main pour que ce qui me pèse tant dedans ne sorte pas trop vite.
Certains disent que j’ai le regard fuyant, d’autres me prennent pour un rêveur ou un feignant.
Moi je regarde loin, je scrute, j’anticipe le prochain obstacle, la mauvaise pensée qui viendra encombrer à son tour mon esprit et me priver de repos.
Je suis Pierrot.
Quand je danse, mon bracelet tinte à mon poignet, ça fait rire les enfants. Alors je l’ai gardé.
Je suis Pierrot, même si on m’a grimé en Arlequin, je suis Pierrot.
Je suis Pierrot, même si c’est un cœur de femme qui bat dans ma poitrine, je suis Pierrot.
Je voudrais le dire à tout le monde, à quelqu’un, mais le son ne sort pas plus de ma bouche que des couloirs de votre imagination. Figé, dépassé, empêché, j’ai déjà perdu, cela va sans dire, je suis Pierrot.
Mais je n’abandonne pas car je me sais utile. Dans ma banqueroute, dans ma détresse, dans ma torpeur, je sais que certains se reconnaissent. Ou plutôt les voilà satisfaits car je suis pire qu’eux : plus maladroit, plus ridicule, plus paresseux, moins respecté, je suis Pierrot.
On vient de loin pour me voir bousculé, malmené par les uns et les autres. C’est mon rôle, c’est mon sort, mon destin. Malgré tout on m’aime bien, je suis Pierrot.
 
Daniel Ostfeld

Lascive

Allongée là sur ce canapé aux couleurs vieillies par le temps, elle s’offre au regard aiguisé de l’artiste.
Comme abandonnée dans un tourbillon de couleurs, lascive, elle dévoile avec pudeur certaines parties de son corps. Elle semble s’être absentée, seuls résonnent dans l’atelier du petit immeuble de la grand place, les coups de pinceaux virevoltant sur la toile. Rien ne semble la perturber. Seuls les va et vient d’un souffle paisible rendent présent ce corps posé délicatement sur le velours rouge du canapé. A quoi pense-t-elle ? Elle ne laisse rien paraître de ce qui la traverse. Elle est juste posée là comme une invitation au voyage, nous laissant libre d’imaginer le vide qui l’habite ou les paysages riches en couleurs qui la remplissent et qu’elle découvre un à un avec un plaisir indicible.
Le mystère reste entier alors que l’artiste pose le dernier trait de couleur qui mettra fin à sa création.
 
Catherine
 

Je suis cette femme crée par…
 

Soif de couleurs
Héliodore iridescente
Emaillée de sensualité
Réminiscences « pollokbiloliennes »
Ame aventureuse
Féerie chromatique

Marsiho Suares

Demain

Je suis celle que tout accuse.
Depuis hier ma vie semble explosée, et me voila courir de piste en piste, d’indice en erreur, à la recherche de la vérité.
L’histoire vient de m’aspirer dans ce tourbillon incompréhensible.
Pourquoi moi ? Pourquoi d’un coup serais-je coupable ?
Je fuis, je m’échappe, et cette aventure me rattrape sans cesse.
Alors se font ces rencontres, qu’elles m’aident ou pas, se font ces poursuites qu’elles m’usent ou pas, se font ces découvertes qu’elles soient vraies ou non… A chaque étape de ces liaisons qui se dévoilent se mêle ce que je suis. JE suis celle qui devient elle-même , capable de ne pas l’avoir su avant.
Vous me voyez seule dans ce tableau ? Pourtant vous y apparaissez à mes côtés. Nous sommes là, ensemble à la recherche de nous, à apercevoir ce que nous serons demain.
 
Fabien

Dichotomie

Les idées fusent. Je ne sais plus comment les stopper.
Je veux le quitter. Je ne veux pas.
Je suis comme ballottée entre deux choix. Deux chemins.
Si seulement je connaissais à l’avance la destinée de chaque chemin… mais non, il faut décider à l’aveugle. C’est juste que tous les reproches qu’il peut me faire m’épuisent. C’est par période, car à d’autres moments, je ne me pose plus de questions. Tout va bien, ou du moins ses attitudes me passent par dessus la tête. Jusqu’à ce que cela me scandalise à nouveau.
Alors je m’évade. Je ferme les yeux. Je me propulse en moi-même, dans mon lieu intérieur idéal, un monde paisible. Je visualise une mer limpide et calme, je vois l’horizon au loin, je sens la caresse du soleil sur ma peau, j’entends le doux son des mouettes. Je respire et expire à plein poumon.
Le calme est retrouvé. Jusqu’à quand ?

Hélène

Présence/Absence

Le regard perdu dans l’immensité qui s’offre devant elle, elle est posée là, parfaitement alignée, le visage et le corps baignant dans une aura de couleurs éclatantes, contrastant ainsi avec un regard fuyant et lointain. De sa bouche charnue et sensuelle s’échappe un doux filet d’air. Elle semble attendre le mot ou le geste qui la ramènerait à elle, dans cette présence qui est propre à chacune et chacun d’entre nous.

Catherine Clavel


La face cachée

La femme que je suis, ou celle que j’ai l’air d’être, celle qui se donne à voir. Mais ils n’en voient qu’un bout, ma face visible aux autres, les côtés que je veux bien laisser paraître. Ou peut-être finalement n’en voient-ils bien plus que je ne crois…

Et ce monde, mon monde, qu’est-ce que j’en vois moi ? J’y suis bien dans ce monde, j’y trouve mon bonheur, je sais ce qui est bon pour moi. Alors est-ce qu’il faut changer, prendre ce risque ? Demain j’aurai la possibilité, donnée à si peu de monde, de percevoir le monde dans sa globalité, sentir chaque personne dans ce qu’elle a de plus profond, penser avec elle. Demain je pourrai ressentir à l’extrême les joies des uns et des autres, mais aussi les sentiments les plus laids, les douleurs les plus aigües. Demain j’aurai la possibilité d’ouvrir les yeux, de percevoir le monde dans toute sa complexité.

Mais vais-je aller jusqu’au bout ? Abandonner mon bonheur confortable dans mon monde restreint mais si doux, pour vivre plus intensément, les yeux ouverts, dans le monde perçu dans toute son entièreté ? Des sentiments plus forts, sans aucun doute, mais qui me font peur. Trop peur.

Non, je crois que je ne vais pas oser… Non, ne pas prendre le risque… Garder mon œillère, ne pas voir la face cachée du monde.

Je vais renoncer, je renonce, je reste celle que je suis, dans mon monde peut-être dénué de reliefs, de profondeur,  mais dans mon monde maîtrisé et prévisible, dans mon monde si simple.

Julie de Lamarzelle


Gravure de mode

« La femme que je suis est d’une élégance inouïe, innée même. Que vont penser mes connaissances si elles me voient en ce moment coiffée de la sorte ? », s’inquiétait ma grand-mère en sortant du salon de coiffure par un bel après-midi du mois de mai sur le coup de quinze heures.

« Je lui avais pourtant bien dit à Josiane (Josiane c’est ma coiffeuse) que ma coloration naturelle est châtain auburn… Or il y avait eu ce coup de fil passé à l’assurance, qui avait retenu Josiane plus longtemps que prévu au téléphone : une fuite d’eau chez ses voisins avait inondé sa salle à manger, occasionnant de nombreux dégâts. Du coup, j’étais restée trop longtemps le produit de coloration sur les cheveux et, en faisant le rinçage, la couleur avait viré au rouge carmin. Et les dégâts étaient maintenant sur ma tête… Josiane était fort ennuyée et m’a prêté ce galure ridicule (lui aussi) pour regagner mon domicile, me promettant que la teinte s’affadirait bientôt.

Et c’est ainsi que j’ai été immortalisée par ce croqueur de silhouette assis à la terrasse du café qui jouxte le salon de Josiane, sans pouvoir m’y opposer étant donné l’état de faiblesse psychologique dans lequel j’étais plongée. J’aurais dû cependant, invoquant le sacro-saint droit à l’image ! Heureusement pour mon image c’est du noir et blanc, comme ma vie en ce moment… »

Anne


L’oubliée

Abigail. Minesota. Gare des bus.

Ses cheveux gras, poisseux. Son regard vide, ses yeux verts affolés. L’eau ruisselle sur l’imperméable et cache les tâches. Ses doigts tremblants rajustent le col. La crasse colle à ses mains mouillées ? moites ? elle ne sait plus.

La ceinture pend, traîne dans les flaques d’eau du bitume noir du quai n° 9.

Lol attend. Droite et chancelante à la fois, elle attend.

Qui, quoi, pourquoi ? Elle ne sait pas, du moins elle ne sait plus. Son crâne lui fait mal. Tellement mal ! Les acouphènes, ces battements à l’intérieur de la tête,  la font tourner sur elle-même. La main lâche le sac de toile noir. Ses mains se posent sur ses oreilles, elle se penche. Ces nausées, toujours ces maudites nausées ! Elle n’arrive pas à se concentrer. Lol fronce les sourcils, les yeux plissés.

Oui cela va m’aider à me concentrer, me souvenir. Son angoisse se transforme en panique. Malgré les nombreuses gouttes de pluie qui tombent sur son visage, les genoux flanchent… Elle entend une voix mais ne la reconnaît pas, ne comprend pas.  Elle tend la main.

Le néant… Elle n’a plus mal, une sérénité l’enveloppe, elle n’a plus froid,  sa tête est légère. Ses paupières se ferment…

… Je me sens tellement bien, laissez-moi…  j’ai tellement sommeil … laissez-moi dormir.

Qui est-elle ? Une sans-abri ? Une oubliée de la vie ?

ChrisB

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